• Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
    Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
    Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
    Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
    Au bas d'une montagne en une grande plaine ;
    Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
    Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
    Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
    Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
    Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
    Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
    « Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
    Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
    Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
    Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
    Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
    Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
    Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
    Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
    « Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
    Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
    Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
    L'oeil à la même place au fond de l'horizon.
    Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
    « Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
    Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
    Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
    Sous des tentes de poil dans le désert profond :
    « Etends de ce côté la toile de la tente. »
    Et l'on développa la muraille flottante ;
    Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
    « Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l'enfant blond,
    La fille de ses Fils, douce comme l'aurore ;
    Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
    Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
    Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
    Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
    Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
    Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
    Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
    Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.
    Bâtissons une ville avec sa citadelle,
    Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
    Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
    Construisit une ville énorme et surhumaine.
    Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
    Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth ;
    Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ;
    Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
    Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
    On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
    Et la ville semblait une ville d'enfer ;
    L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
    Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
    Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. »
    Quand ils eurent fini de clore et de murer,
    On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
    Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
    L'oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
    Et Caïn répondit : " Non, il est toujours là. »
    Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
    Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
    Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
    On fit donc une fosse, et Caïn dit « C'est bien ! »
    Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
    Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
    Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
    L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.


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  • Pourquoi t'exiler, ô poète,

    Dans la foule où nous te voyons ?

    Que sont pour ton âme inquiète

    Les partis, chaos sans rayons ?

    Dans leur atmosphère souillée

    Meurt ta poésie effeuillée ;

    Leur souffle égare ton encens ;

    Ton cœur, dans leurs luttes serviles,

    Est comme ces gazons des villes

    Rongés par les pieds des passants.

    Dans les brumeuses capitales

    N'entends-tu pas avec effroi,

    Comme deux puissances fatales,

    Se heurter le peuple et le roi ?

    De ces haines que tout réveille

    A quoi bon remplir ton oreille,

    Ô poète, ô maître, ô semeur ?

    Tout entier au Dieu que tu nommes,

    Ne te mêle pas à ces hommes

    Qui vivent dans une rumeur !

    Va résonner, âme épurée,

    Dans le pacifique concert !

    Va t'épanouir, fleur sacrée,

    Sous les larges cieux du désert !

    O rêveur, cherche les retraites,

    Les abris, les grottes discrètes,

    Et l'oubli pour trouver l'amour,

    Et le silence afin d'entendre

    La voix d'en haut, sévère et tendre,

    Et l'ombre afin de voir le jour !

    Va dans les bois ! va sur les plages !

    Compose tes chants inspirés

    Avec la chanson des feuillages

    Et l'hymne des flots azurés !

    Dieu t'attend dans les solitudes ;

    Dieu n'est pas dans les multitudes ;

    L'homme est petit, ingrat et vain.

    Dans les champs tout vibre et soupire.

    La nature est la grande lyre,

    Le poète est l'archet divin !

    Sors de nos tempêtes, ô sage !

    Que pour toi l'empire en travail,

    Qui fait son périlleux passage

    Sans boussole et sans gouvernail,

    Soit comme un vaisseau qu'en décembre

    Le pêcheur, du fond de sa chambre

    Où pendent ses filets séchés,

    Entend la nuit passer dans l'ombre

    Avec un bruit sinistre et sombre

    De mâts frissonnants et penchés !

     

    Hélas ! Hélas ! dit le poète,

    J'ai l'amour des eaux et des bois ;

    La meilleure pensée est faite

    De ce que murmure leur voix.

    La création est sans haine.

    Là, point d'obstacle et point de chaîne.

    Les prés, les monts, sont bienfaisants ;

    Les soleils m'expliquent les roses ;

    Dans la sérénité des choses

    Mon âme rayonne en tous sens.

    Je vous aime, ô sainte nature !

    Je voudrais m'absorber en vous ;

    Mais dans ce siècle d'aventure

    Chacun, hélas ! Se doit à tous !

    Toute pensée est une force.

    Dieu fit la sève pour l'écorce,

    Pour l'oiseau les rameaux fleuris,

    Le ruisseau pour l'herbe des plaines,

    Pour les bouches les coupes pleines,

    Et le penseur pour les esprits !

    Dieu le veut, dans les temps contraires,

    Chacun travaille et chacun sert.

    Malheur à qui dit à ses frères

    Je retourne dans le désert !

    Malheur à qui prend ses sandales

    Quand les haines et les scandales

    Tourmentent le peuple agité !

    Honte au penseur qui se mutile

    Et s'en va, chanteur inutile,

    Par la porte de la cité !

    Le poète en des jours impies

    Vient préparer des jours meilleurs.

    Il est l'homme des utopies,

    Les pieds ici, les yeux ailleurs.

    C'est lui qui sur toutes les têtes,

    En tout temps, pareil aux prophètes,

    Dans sa main, où tout peut tenir,

    Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue,

    Comme une torche qu'il secoue,

    Faire flamboyer l'avenir !

    Il voit, quand les peuples végètent !

    Ses rêves, toujours pleins d'amour,

    Sont faits des ombres que lui jettent

    Les choses qui seront un jour.

    On le raille. Qu'importe ! il pense.

    Plus d'une âme inscrit en silence

    Ce que la foule n'entend pas.

    Il plaint ses contempteurs frivoles ;

    Et maint faux sage à ses paroles

    Rit tout haut et songe tout bas !

    Foule qui répand sur nos rêves

    Le doute et l'ironie à flots,

    Comme l'océan sur les grèves

    Répand son râle et ses sanglots,

    L'idée auguste qui t'égaye

    A cette heure encore bégaye ;

    Mais de la vie elle a le sceau !

    Ève contient la race humaine,

    Un oeuf l'aiglon, un gland le chêne !

    Une utopie est un berceau !

    De ce berceau, quand viendra l'heure,

    Vous verrez sortir, éblouis,

    Une société meilleure

    Pour des cœurs mieux épanouis,

    Le devoir que le droit enfante,

    L'ordre saint, la foi triomphante,

    Et les moeurs, ce groupe mouvant

    Qui toujours, joyeux ou morose,

    Sur ses pas sème quelque chose

    Que la loi récolte en rêvant !

    Mais, pour couver ces puissants germes,

    Il faut tous les cœurs inspirés,

    Tous les cœurs purs, tous les cœurs fermes,

    De rayons divins pénétrés.

    Sans matelots la nef chavire ;

    Et, comme aux deux flancs d'un navire,

    Il faut que Dieu, de tous compris,

    Pour fendre la foule insensée,

    Aux deux côtés de sa pensée

    Fasse ramer de grands esprits !

    Loin de vous, saintes théories,

    Codes promis à l'avenir,

    Ce rhéteur aux lèvres flétries,

    Sans espoir et sans souvenir,

    Qui jadis suivait votre étoile,

    Mais qui, depuis, jetant le voile

    Où s'abrite l'illusion,

    A laissé violer son âme

    Par tout ce qu'ont de plus infâme

    L'avarice et l'ambition !

    Géant d'orgueil à l'âme naine,

    Dissipateur du vrai trésor,

    Qui, repu de science humaine,

    A voulu se repaître d'or,

    Et, portant des valets au maître

    Son faux sourire d'ancien prêtre

    Qui vendit sa divinité,

    S'enivre, à l'heure où d'autres pensent,

    Dans cette orgie impure où dansent

    Les abus au rire effronté !

    Loin ces scribes au cœur sordide

    Qui dans l'ombre ont dit sans effroi

    A la corruption splendide

    Courtisane, caresse-moi !

    Et qui parfois, dans leur ivresse,

    Du temple où rêva leur jeunesse

    Osent reprendre les chemins,

    Et, leurs faces encor fardées,

    Approcher les chastes idées,

    L'odeur de la débauche aux mains !

    Loin ces docteurs dont se défie

    Le sage, sévère à regret !

    Qui font de la philosophie

    Une échoppe à leur intérêt !

    Marchands vils qu'une église abrite !

    Qu'on voit, noire engeance hypocrite,

    De sacs d'or gonfler leur manteau,

    Troubler le prêtre qui contemple,

    Et sur les colonnes du temple

    Clouer leur immonde écriteau !

    Loin de vous ces jeunes infâmes

    Dont les jours, comptés par la nuit,

    Se passent à flétrir des femmes

    Que la faim aux antres conduit !

    Lâches à qui, dans leur délire,

    Une voix secrète doit dire

    Cette femme que l'or salit,

    Que souille l'orgie où tu tombes,

    N'eut à choisir qu'entre deux tombes,

    La morgue hideuse ou ton lit !

    Loin de vous les vaines colères

    Qui s'agitent au carrefour !

    Loin de vous ces chats populaires

    Qui seront tigres quelque jour !

    Les flatteurs de peuple ou de trône !

    L'égoïste qui de sa zone

    Se fait le centre et le milieu !

    Et tous ceux qui, tisons sans flamme,

    N'ont pas dans leur poitrine une âme,

    Et n'ont pas dans leur âme un Dieu !

    Si nous n'avions que de tels hommes,

    Juste Dieu ! Comme avec douleur

    Le poète au siècle où nous sommes

    Irait criant : Malheur ! Malheur !

    On le verrait voiler sa face ;

    Et, pleurant le jour qui s'efface,

    Debout au seuil de sa maison,

    Devant la nuit prête à descendre,

    Sinistre, jeter de la cendre

    Aux quatre points de l'horizon !

    Tels que l'autour dans les nuées,

    On entendrait rire, vainqueurs,

    Les noirs poètes des huées,

    Les Aristophanes moqueurs.

    Pour flétrir nos hontes sans nombre,

    Pétrone réveillé dans l'ombre

    Saisirait son stylet romain.

    Autour de notre infâme époque

    L'ïambe boiteux d'Archiloque

    Bondirait, le fouet à la main !

    Mais Dieu jamais ne se retire ! Non !

    Jamais, par les monts caché,

    Ce soleil vers qui tout aspire

    Ne s'est complètement couché !

    Toujours, pour les mornes vallées,

    Pour les âmes d'ombre aveuglées,

    Pour les cœurs que l'orgueil corrompt,

    Il laisse, au-dessus de l'abîme,

    Quelques rayons sur une cime,

    Quelques vérités sur un front !

    Courage donc, esprit, pensées,

    Cerveaux d'anxiétés rongés,

    Cœurs malades, âmes blessées,

    Vous qui priez, vous qui songez !

    O générations ! Courage !

    Vous qui venez comme à regret,

    Avec le bruit que fait l'orage

    Dans les arbres de la forêt !

    Douteurs errant sans but ni trêve,

    Qui croyez, étendant la main,

    Voir les formes de votre rêve

    Dans les ténèbres du chemin !

    Philosophes dont l'esprit souffre,

    Et qui, pleins d'un effroi divin,

    Vous cramponnez au bord du gouffre,

    Pendus aux ronces du ravin !

    Naufragés de tous les systèmes,

    Qui de ce flot triste et vainqueur

    Sortez tremblants, et de vous-mêmes

    N'avez sauvé que votre cœur !

    Sages qui voyez l'aube éclore

    Tous les matins parmi les fleurs,

    Et qui revenez de l'aurore,

    Trempés de célestes lueurs !

    Lutteurs qui pour laver vos membres

    Avant le jour êtes debout !

    Rêveurs qui rêvez dans vos chambres,

    L'œil perdu dans l'ombre de tout !

    Vous, hommes de persévérance,

    Qui voulez toujours le bonheur,

    Et tenez encor l'espérance,

    Ce pan du manteau du Seigneur !

    Chercheurs qu'une lampe accompagne !

    Pasteurs armés de l'aiguillon !

    Courage à tous sur la montagne

    Courage à tous dans le vallon !

    Pourvu que chacun de vous suive

    Un sentier ou bien un sillon ;

    Que, flot sombre, il ait Dieu pour rive,

    Et, nuage, pour aquilon ;

    Pourvu qu'il ait sa foi qu'il garde ;

    Et qu'en sa joie ou sa douleur

    Parfois doucement il regarde

    Un enfant, un astre, une fleur ;

    Pourvu qu'il sente, esclave ou libre,

    Tenant à tous par un côté,

    Vibrer en lui par quelque fibre

    L'universelle humanité ;

    Courage ! - Dans l'ombre et l'écume

    Le but apparaîtra bientôt !

    Le genre humain dans une brume,

    C'est l'énigme et non pas le mot !

    Assez de nuit et de tempête

    A passé sur vos fronts penchés.

    Levez les yeux ! Levez la tête

    La lumière est là-haut ! Marchez !

     

    Peuples! Ecoutez le poète !

    Écoutez le rêveur sacré !

    Dans votre nuit, sans lui complète,

    Lui seul a le front éclairé.

    Des temps futurs perdant les ombres,

    Lui seul distingue en leurs flancs sombres

    Le germe qui n'est pas éclos.

    Homme, il est doux comme une femme.

    Dieu parle à voix basse à son âme

    Comme aux forêts et comme aux flots.

    C'est lui qui, malgré les épines,

    L'envie et la dérision,

    Marche, courbé dans vos ruines,

    Ramassant la tradition.

    De la tradition féconde

    Sort tout ce qui couvre le monde,

    Tout ce que le ciel peut bénir.

    Toute idée, humaine ou divine,

    Qui prend le passé pour racine

    A pour feuillage l'avenir.

    Il rayonne ! il jette sa flamme

    Sur l'éternelle vérité !

    Il la fait resplendir pour l'âme

    D'une merveilleuse clarté.

    Il inonde de sa lumière

    Ville et désert, Louvre et chaumière,

    Et les plaines et les hauteurs ;

    A tous d'en haut il la dévoile ;

    Car la poésie est l'étoile

    Qui mène à Dieu rois et pasteurs !


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  • Le temps efface tout comme effacent les vagues

    Les travaux des enfants sur le sable aplani 

    Nous oublierons ces mots si précis et si vagues 

    Derrière qui chacun nous sentions l'infini.

     

    Le temps efface tout il n'éteint pas les yeux

    Qu'ils soient d'opale ou d'étoile ou d'eau claire 

    Beaux comme dans le ciel ou chez un lapidaire 

    Ils brûleront pour nous d'un feu triste ou joyeux.

     

    Les uns joyaux volés de leur écrin vivant

    Jetteront dans mon coeur leurs durs reflets de pierre

    Comme au jour où sertis, scellés dans la paupière 

    Ils luisaient d'un éclat précieux et décevant.

     

    D'autres doux feux ravis encor par Prométhée

    Étincelle d'amour qui brillait dans leurs yeux

    Pour notre cher tourment nous l'avons emportée 

    Clartés trop pures ou bijoux trop précieux.

     

    Constellez à jamais le ciel de ma mémoire 

    Inextinguibles yeux de celles que j'aimai 

    Rêvez comme des morts, luisez comme des gloires 

    Mon coeur sera brillant comme une nuit de Mai.

     

    L'oubli comme une brume efface les visages

    Les gestes adorés au divin autrefois,

    Par qui nous fûmes fous, par qui nous fûmes sages

    Charmes d'égarement et symboles de foi.

     

    Le temps efface tout l'intimité des soirs 

    Mes deux mains dans son cou vierge comme la neige 

    Ses regards caressants mes nerfs comme un arpège 

    Le printemps secouant sur nous ses encensoirs.

     

    D'autres, les yeux pourtant d'une joyeuse femme,

    Ainsi que des chagrins étaient vastes et noirs

    Épouvante des nuits et mystère des soirs

    Entre ces cils charmants tenait toute son âme

     

    Et son coeur était vain comme un regard joyeux. 

    D'autres comme la mer si changeante et si douce 

    Nous égaraient vers l'âme enfouie en ses yeux 

    Comme en ces soirs marins où l'inconnu nous pousse.

     

    Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes 

    Le désir gonflait nos voiles si rapiécées 

    Nous partions oublieux des tempêtes passées 

    Sur les regards à la découverte des âmes.

     

    Tant de regards divers, les âmes si pareilles

    Vieux prisonniers des yeux nous sommes bien déçus

    Nous aurions dû rester à dormir sous la treille

    Mais vous seriez parti même eussiez-vous tout su

     

    Pour avoir dans le coeur ces yeux pleins de promesses

    Comme une mer le soir rêveuse de soleil

    Vous avez accompli d'inutiles prouesses

    Pour atteindre au pays de rêve qui, vermeil,

     

    Se lamentait d'extase au-delà des eaux vraies 

    Sous l'arche sainte d'un nuage cru prophète

    Mais il est doux d'avoir pour un rêve ces plaies 

    Et votre souvenir brille comme une fête.


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  • Que puis-je maintenant espérer du Revoir,

    De la fleur encor fermée de ce jour ?

    Le Paradis, l'Enfer s'ouvrent devant toi ;

    Quel mouvement contradictoire en ce cœur ! —

    Plus de doute ! Elle s'avance à la porte du ciel,

    De ses bras Elle t'élève vers Elle.

     

    Ainsi tu fus admis au Paradis,

    Comme si tu étais digne de cette belle vie d'éternité ;

    Nul désir, nul souhait, nulle envie ne te demeuraient,

    C'était là le but de ta plus intime aspiration ;

    Et dans la contemplation de cette beauté unique

    Tarissait même la source des larmes impatientes.

     

    Bien que le jour n'agitât plus ses ailes rapides,

    Il semblait chasser les minutes devant lui !

    Le baiser du soir, sceau d'un fidèle engagement :

    Qu'il en serait encore ainsi au prochain soleil.

    Les heures se ressemblaient en leur marche gracieuse,

    Comme des sœurs, mais nulle tout à fait pareille aux autres.

     

    Et le baiser, le dernier, cruellement doux, tranchant

    Le superbe réseau d'amours enlacées.

    Et le pied tantôt se hâte, tantôt ralentit, fuyant le seuil

    Dont un Chérubin de flamme l'a chassé ;

    Et l'œil fixe avec chagrin le sentier ténébreux,

    Il regarde en arrière, la porte est fermée.

     

    Et maintenant refermé en lui-même, comme si ce cœur

    Ne s'était jamais ouvert, n'avait jamais vécu d'heures

    Bienheureuses avec chaque étoile du ciel à l'envi

    Dans la splendeur de Sa compagnie ;

    Et morosité, contrition, remords, lourdeur des soucis

    De peser maintenant dans une étouffante atmosphère.

     

    Est-ce donc que le monde n'est plus ? Les à-pics rocheux

    Ne sont-ils plus couronnés d'ombres sacrées ?

    Les moissons ne mûrissent-elles pas ? Une verte campagne

    Ne conduit-elle jusqu'au fleuve à travers bosquets et pâturages ?

    Et l'immensité céleste ne se cambre-t-elle pas,

    Prodigue de formes et parfois sans forme ?

     

    Errant avec douceur et grâce, clarté et tendresse,

    Planant, comme un Séraphin, hors du chœur austère des nues,

    Comme cela Lui ressemblait, là-haut dans le bleu de l'éther,

    Cette forme svelte qui montait dans l'air limpide ;

    Tu la vis ainsi emportée dans une danse joyeuse,

    Elle, la plus aimable des plus aimables figures.

     

    Mais tu ne pus la saisir que quelques instants,

    Ne retenir à Sa place qu'un fantôme aérien ;

    Reviens en ton cœur, tu y trouveras bien mieux,

    Car elle s'y meut en figures changeantes,

    Et d'entre toutes se forme l'Unique,

    Mille fois plus et toujours, toujours plus aimée.

     

    Comme au temps de l'accueil, elle demeura près des portes

    Et fit mon bonheur, de là-haut, degré par degré ;

    En personne après le dernier baiser Elle me rejoignit

    Pressant encore le tout dernier sur mes lèvres :

    Claire et mobile demeure l'image de l'aimée,

    Écrite en lettres de feu au fond d'un cœur fidèle.

     

    En ton cœur, solide comme un mur crénelé,

    Qui se conserve pour Elle et La conserve en lui,

    Et pour Elle se réjouit de sa propre constance,

    Se connaissant lui-même seulement si Elle se manifeste,

    Se sentant plus libre dans des limites tellement chéries,

    Et ne battant plus que pour Lui tout devoir.

     

    La faculté d'aimer, le besoin d'être

    Payé de retour étaient éteints, évanouis ;

    Mais la confiance joyeuse en d'heureux projets,

    Des décisions, une prompte action, se retrouva tout de suite !

    Quand l'Amour exalte à ce point celui qui aime,

    Le plus délicieux est à ma portée ;

     

    Et sans doute, grâce à Elle ! — Une intime angoisse

    Tenait corps et esprit dans une importune sujétion :

    Environné d'horribles images où que porte la vue,

    Dans l'espace désert et oppressant du cœur vacant ;

    Alors point l'espoir sur le seuil bien connu,

    Elle paraît en personne dans la douce clarté du soleil.

     

    À la paix de Dieu, laquelle en ce bas monde vous

    Rend heureux plus que Raison — ainsi lisons-nous —,

    Je compare volontiers la paix sereine de l'Amour

    Dans la présence de l'Être tout-aimé ;

    Là le cœur est tranquille et rien ne peut troubler

    Le sentiment le plus profond, celui de Lui appartenir.

     

    Dans le pur de notre cœur roule une aspiration :

    À quelque chose de plus Haut, de plus Pur, d'Inconnu

    Se donner par reconnaissance et d'un libre vouloir,

    Déchiffrant en soi l'éternel Innominé ;

    Nous appelons cela : être religieux ! — D'une telle élévation

    Je me sens participer quand je me tiens devant Elle.

     

    Sous son regard comme sous l'empire du soleil,

    Sous son haleine comme sous les souffles printaniers,

    Se met à fondre, ce qui se tint si longtemps rigide et glacé,

    Le sens de soi enfoui dans des fosses hivernales ;

    Nul intérêt propre, nulle volonté personnelle ne persistent :

    Avec Sa venue cela frémit et disparaît.

     

    C'est comme si elle disait : « Heure après heure

    « La vie nous est aimablement offerte,

    « Le passé nous laisse un piètre savoir,

    « L'avenir, le connaître nous est interdit ;

    « Et comme je redoutais la venue du soir,

    « Le soleil sombra, et ce que je vis faisait encore ma joie.

     

    « Fais comme moi et regarde, avec une joie tolérante,

    « L'instant en face ! Nul atermoiement !

    « Va vite à sa rencontre, bienveillant parce que vivant,

    « Voue-toi à l'action, pour la joie, dévoue-toi à l'Amour ;

    « Où tu es, que tout soit, dans une éternelle enfance,

    « Et ainsi tu es tout, tu es invincible. »

     

    Tu as bien parlé, pensai-je, pour viatique

    Un Dieu T'accorda la faveur de l'instant,

    Et chacun se sent en Ta gracieuse compagnie

    Instantanément le favori du destin ;

    M'effraie l'avis d'avoir à m'éloigner de toi,

    À quoi me sert d'acquérir si haute sagesse ?

     

    Désormais je suis loin ! La minute présente,

    Je ne saurais dire ce qui lui convient ;

    Elle m'offre maint bienfait en vue du Beau,

    Je dois seulement me défaire de ce qui pèse ;

    Me mène et me démène une irrépressible aspiration,

    Et ne demeure ici nul conseil que d'intarissables larmes.

     

    Car cela sourd et s'écoule ainsi sans arrêt !

    Sans qu'on réussisse jamais à calmer le feu intérieur !

    Et cela s'apaise et se déchire violemment en mon cœur

    Là où Vie et Mort hideusement se combattent.

    Que l'on donne médecine au corps pour adoucir sa peine ;

    Il manque à l'esprit seulement décision et vouloir.

     

    Une intuition lui manque : comment suppléer Son absence ?

    Et il multiplie Son image de mille manières.

    C'est l'hésitation parfois, tantôt c'est l'emportement,

    Indécis pour l'heure, maintenant dans le plus pur éclat ;

    Comment cela pourrait-il servir à la plus piètre consolation,

    Le flux et le reflux, l'allée comme la venue ?

     

    Quittez-moi ici, fidèles compagnons de route !

    Laissez-moi seul près du roc, dans le marais, sur la mousse ;

    Toujours clos pour moi seul ! pour vous le monde reste ouvert,

    La terre immense, le ciel auguste et grand ;

    Observez, cherchez, rassemblez les éléments,

    Le secret de la Nature reste à balbutier !

     

    Pour moi le Tout est perdu, je le suis moi-même,

    Moi qui fus, il y a peu encore, le favori des Dieux ;

    Ils me mirent à l'épreuve, m'envoyèrent des Pandores,

    Si riches en bienfaits, plus riches encore en danger ;

    Ils me poussèrent vers la bouche dispensatrice du bonheur,

    Ils m'en séparent, et me conduisent à ma perte


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  • Les ajoncs éclatants, parure du granit,
    Dorent l'âpre sommet que le couchant allume ;
    Au loin, brillante encor par sa barre d'écume,
    La mer sans fin commence où la terre finit.

    A mes pieds c'est la nuit, le silence. Le nid
    Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume.
    Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
    A la vaste rumeur de l'Océan s'unit.

    Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes,
    Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
    De pâtres attardés ramenant le bétail.

    L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
    Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
    Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

     


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